carrières et carriers de grès du massif de Fontainebleau et alentours

Bien connus des amateurs de randonnée mais surtout d’escalade, les grès de Fontainebleau eurent longtemps une vocation tout autre : durant des siècles, ils ont été débités afin de servir à la construction, celle du palais et des maisons anciennes mais aussi pour le pavage des rue de la capitale grâce à la Seine qui en facilitait le transport. Aujourd’hui silencieuses, les multiples carrières ont laissé bien des traces qui font aujourd'hui partie du patrimoine. Ce blog propose de populariser toutes les initiatives qui visent à valoriser ou mieux faire connaître ce patrimoine auprès du grand public


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À propos des outils utilisés par les carriers de grès du massif de Fontainebleau au milieu du XIXème siècle

L'Illustration, journal unvisersel, 17 octobre 1846, médiathèque de Fontainebleau, cliché P. Dubreucq, 2017.Automne 1846, un envoyé du magazine l’Illustration, journal universel, se rend à Fontainebleau pour un reportage sur un métier largement méconnu. On ignore dans quelle auberge il séjourne mais on nous apprend qu’il loue les services du  « voiturier Bernard». Ce carrossier-sellier est installé  au cœur de la ville, 15 rue de France. Ses cochers ont la réputation de bien connaître la forêt (1). Le journaliste vante la commodité des voitures qui le conduisent en forêt de Fontainebleau, « au milieu d’un charmant paysage »  à la rencontre des ouvriers  qui travaillent, au sud de la ville, au Rocher Fourceau.  A  l’issue de son séjour, le 17 octobre 1846, un article intitulé « les carrières de grès à paver » est publié.  Trois gravures remarquables l’illustrent.  L’une présente une vue d’ensemble d’une « grésière au rocher Fourceau », une autre « l’embarquement des pavés au port de Valvins » et la troisième, qui nous intéresse aujourd’hui, : « un ouvrier grésier avec ses divers outils ». Il s’agit de la représentation la plus ancienne, connue à ce jour, d’un carrier de grès dans le massif de Fontainebleau. L’auteur de la gravure a apposé ses initiales P.B.  Nos recherches n’ont pas permis de retrouver son identité. Je remercie par avance le lecteur qui pourra combler cette lacune.

On découvre, sur cette illustration, le portrait en pied d’un carrier à l’heure du déjeuner. Assis sur un bloc de grès fraichement débité, jambe gauche tendue, l’autre repliée, le pied sur un pavé, une gamelle ou une tranche de pain dans une main, un couteau dans l’autre, il se restaure. Partis tôt le matin, les carriers, qui habitent en ville ou dans les villages en lisière de la forêt, ne rentrent chez eux qu’à la tombée du jour. Ils sont tenus de déjeuner sur place. L’heure du casse-croûte est un moment précieux de repos et de conversation pour les quatre ou cinq ouvriers qui travaillent ensemble dans une carrière. On dit aussi une batterie.  L’homme porte une casquette qui protège du froid ou du soleil. Chemise et pantalon sont amples pour ne pas gêner les mouvements. Il est chaussé de sabots. Selon Lucien Estrade (2) : « autrefois, les carriers avaient des sabots spéciaux faits dans du pied de bouleau, la semelle était épaisse et servait d’étançon pour le levier libérant ainsi les bras » dans des opérations de versement des blocs. Le visage n’est pas celui d’un adolescent ni d’un carrier épuisé par toute une vie de labeur. Le regard semble déterminé. La musculature des avant-bras témoigne que l’homme est en pleine force de l’âge. Le gilet et le col de chemise ne manquent pas d’élégance. Sans doute, s’agit-il d’un maître carrier, d’un chef de batterie. On dit aussi chef d’atelier. Selon Domet (3) : « il paie d’ordinaire ses ouvriers à la journée et s’entend directement avec l’entrepreneur à ses risques et périls pour le prix du pavé ».

Le maître-carrier est propriétaire des outils de sa batterie. Il faut compter 300 francs pour une batterie d’outils (4) alors que le gain quotidien d’un carrier tourne autour de 4 à 5 francs.  Les outils, disposés au pied du carrier ou alignés contre le front de taille, sont bien mis en évidence.  J’aimerais vous entretenir de leur fonction. Il y a d’abord la pelle à sable et la bêche, deux outils nécessaires au terrassement. C’est la première tâche dans une carrière : prélever les terres qui recouvrent le banc de grès et dégager le front de taille jusqu’à sa base. On pourra dès lors procéder à l’opération d’abattage, puis au dédoublage et enfin à la taille finale des pavés. Derrière la bêche, on remarque de longues tiges de fer. Le dessin n’est pas assez précis pour déterminer si ce sont des leviers ou des burins. Le levier  – ou pince –  sert à déplacer les gros blocs, à les écarter ou les retourner selon les besoins. S’il s’agit d’un burin, il sert à creuser les trous de mine afin de fendre la dalle de grès à l’aide d’un explosif. Cette opération qui se répand dans la seconde partie du XIXème siècle porte le nom de burinage ( voir publication du 24 novembre 2020). Cependant la méthode la plus courante pour procéder à l’abattage est décrite dès 1774 dans un mémoire de François de Lassonne (5), médecin du roi Louis XVI et de Marie-Antoinette. Elle consiste à creuser sur le sommet de la dalle de grès des encoches, sortes de « rigoles » ou de « gouttières », appelées mortaises. Ces mortaises ou boîtes à coin sont façonnées  à l’aide d’un marteau pointu – visible à proximité du pied gauche – . Une fois la mortaise creusée, on y insère des coins – devant le marteau pointu – qui seront frappés à grands coup d’une masse  – à la gauche du personnage – . Chaque coup imprime et transmet une secousse profonde et comme l’effort du coin est à la fois vertical et latéral, le bloc finit par se fendre et la dalle se détache.  Contrairement au marteau pointu dont le manche est court, le manche de la masse est « long et flexible, souvent en noisetier, pour éviter de broyer les poignets du carrier ».(6)

Une fois la dalle abattue, on réitère l’exercice pour obtenir des blocs plus petits. C’est l’opération de dédoublage. Plus petits, les blocs seront ensuite divisés à l’aide d’un outil – entre les pieds du carrier -qui a la forme « de deux coins réunis par la base »  : le couperet .  Le gros couperet sert à percuter une ligne de coupe et à lancer des fentes dans un bloc que l’on souhaite diviser.  François de Lassonne  décrit l’opération de dédoublage au couperet assez précisément : « on équarrit autant qu’il est possible la grande dalle et on la partage ensuite en plusieurs parallélépipèdes que l’on divise en dernier lieu en cubes à peu près égaux, qui ont les dimensions requises pour être employées en pavés : ces partages et ces divisions exigent moins de peine (que l’abattage) , on en vient à bout assez facilement avec la double cognée seule (le couperet). On trace avec la partie tranchante de l’instrument et à petits coups répétés sur trois faces du parallélépipède la ligne ou empreinte qui détermine la cassure que l’on veut faire et pour l’effectuer on frappe ensuite à plus grand coups avec le tranchant de la même cognée de fer ; le morceau ne tarde pas à se séparer en suivant exactement dans l’épaisseur et la profondeur la ligne auparavant tracée extérieurement. C’est en quoi consiste tout le travail de cette seconde opération »

Les couperets dont l’usage faiblit au XXème siècle semblent très utilisés au XIXème siècle.  Leur taille varie en fonction des besoins. Le petit couperet sert dans les opérations de la taille du pavé.  L’utilisation du ciseau-massette pour la taille finale des pavés remonte seulement au début du XXème siècle.

Dans son article, le journaliste souligne à quel point le métier de carrier de grès exige du savoir-faire et de l’expérience. Il rend hommage à leur profession dans des termes qui nous serviront de conclusion. : « On ne sait pas assez combien de peines et de travaux il faut pour arracher à la carrière, amener à Paris et placer sous les roues des voitures ce grès que broie notre circulation dévorante (…) Le travail de l’ouvrier tailleur de grès exige peut-être plus d’adresse, de coup d’œil et de pratique, que celui du tailleur de pierre calcaire. Il faut une connaissance approfondie de la nature même du grès, pierre réfractaire à l’outil, d’une dureté extrême, et cependant qui se fend, qui éclate, qui se brise au moment où l’on s’y attend le moins, sous un coup maladroit. Aussi la profession de tailleur de grès se transmet-elle de père en fils et les enfants croissent dans la carrière même ». Patrick Dubreucq.

 (1) Denecourt C.F., guide du promeneur et de l’artiste à Fontainebleau, itinéraire du Palais et de la Forêt , 7 ème édition, Paris, 1851.

(2) Estrade Lucien,  les carrières de grès entre Fontainebleau et Etampes, 1990, 36 pages, Archives départementales de Seine-et-Marne cote 4 AZ 5

(3) Domet Paul, Histoire de la forêt de Fontainebleau, Hachette 1873, 404 pages, réédition Laffitte, Marseille, 1979.

(4) Lassone (de) Jean-Marie-François, Mémoire sur les grès en général et en particulier sur ceux de Fontainebleau. Histoire de l’Académie des Sciences pour l’année 1774, avec les mémoires de Mathématiques et de Physique pp 31-32 et pp 209-236. 1778, Imprimerie royale, Paris. Disponible sur gallica.bnf.fr.

(5) acte de vente de 1847 trouvé dans les Archives municipales de Chamarande, 91730, par Jean-Pierre Melaye.

(6) témoignage enregistré recueilli auprès de Robert Diot en janvier 1987 lors d’une visite dans les anciennes carrières du Coquibus.